Vous êtes ici : Accueil » Blog » Cinéma Salam, ya salam! – Mostafa Houmir

» Cinéma Salam, ya salam! – Mostafa Houmir


Cinéma Salam, ya salam! – Mostafa Houmir

La salle de cinéma dont la fermeture prématurée m’a fait tant de mal et de peine n’est autre que le Cinéma Salam; cette salle populaire dans un quartier populaire. Mon amour et mon attachement à cette salle ne datent pas d’hier. Notre amitié et notre complicité sont aussi vieilles que mon insignifiante personne. Je l’ai découverte à l’âge de sept ans grâce à mon père qui était féru de cinéma. Sa féerie était telle que j’y ai passé les plus belles années de ma vie!

C’est une salle pas comme les autres. C’est une salle historique: Pour les Gadiris des années soixante, soixante-dix, il ne s’agissait pas d’une salle de cinéma comme les autres. Cinéma Salam est unique en son genre. Du point de vue architectural, elle est vraiment bizarre ; en la voyant, vous la prendriez pour une usine !

Mais ce n’est pas cela qui fait son originalité, il y a autre chose : disons d’abord que cette salle a échappé au terrible séisme qui a ébranlé l’ancienne Agadir. Comme les maisonnettes du quartier industriel où elle fut bâtie, elle a survécu à cette catastrophe et elle est encore là, toujours vivante, toujours opérationnelle… Plusieurs années durant, elle était la seule salle obscure de notre ville où l’on pouvait admirer ces fameuses images mouvantes sur grand écran. A cette époque où il n’y avait rien, le cinéma Salam était l’unique distraction des Gadiris qui n’avaient même pas la télé.

Encore môme, « entrer » au cinéma Salam était pour moi un jour de fête, d’euphorie et de folie inimaginables. Avant d’entrer, je regardais avec émerveillement les affiches et j’apprenais par cœur le titre du film pour pouvoir dire fièrement aux gosses du quartier : « Hier, j’ai vu Le bon, la Brute, le Truand ! » Et si je ne comprenais pas un mot, j’en demandais le sens, le lendemain à l’instituteur qui me grondait : « Au lieu de réviser tes leçons, tu es encore entré au cinéma Salam ! »… Nous faisions la queue, bien sages devant la matraque du policier, notre ticket à la main, sans nous lasser, sans protester, épiant l’ouverture de la porte vitrée…

Et c’est la ruée vers les sièges du premier rang. Les lumières ne tardaient pas à s’éteindre et la magie commençait. Nous oubliions tout, même notre nom, et nous pénétrions dans l’univers féerique du grand écran. Nous admirions amoureusement l’héroïne (toujours belle, jeune et appétissante), nous encouragions le héros (toujours beau, gentil et téméraire), nous sifflions le méchant (toujours laid, sale et cruel)… Et gare à l’opérateur quand il « coupait » une scène du film ! Les injures, les cris, les sifflements stridents fusaient de partout : toute une salle enragée prête à pendre cet homme pour l’amour du cinéma ! Ah, la belle époque !

Je peux vous dire que c’était au cinéma Salam que j’ai appris à aimer cet art, à aimer la vie ! Et combien de voyages, combien d’aventures, combien de croisières, combien de découvertes j’ai vécus, les yeux fixés sur le grand écran, la tête ailleurs ! C’était fabuleux : J’ai fait la conquête de l’ouest et la ruée vers l’or. J’ai fait des aventures rocambolesques dans des îles perdues et exotiques. J’ai cherché des trésors fabuleux et j’ai combattu des animaux sauvages et des dragons mythologiques. J’ai survolé la terre sur un tapis volant et j’ai piloté des avions et des fusées. J’ai fait des duels au pistolet et à l’épée. Je suis allé en Chine, en Amérique, à Venise, en Afrique, à l’Arctique, en Inde et au Népal ; j’ai vu le monde entier ! J’étais un héros, un superman, un aventurier. J’étais un cow-boy, un indien, un agent secret, un samouraï, un détective privé, un gladiateur, un aborigène, un bagnard, un justicier, un cavalier… Ah, la belle époque ! Et qui pourrait oublier tous ces personnages qui nous hantaient et qui resteront gravés dans nos mémoires, indélébiles et vivants : Dracula et Frankenstein, Rocambole et Fantomas, Zorro et Tarzan, Spartacus et César, Sindbad et Ali Baba, Roméo et Juliette, Jingo et Géronimo…

Oui, cinéma Salam fait partie de la mémoire collective des Gadiris. C’est une salle « historique » qui a vu défiler des personnalités politiques nationales venues à Agadir pour une conférence ou un meeting. Cinéma Salam se souvient de Aziz Belal, Ali Yata, Abderrahrim Youssoufi, Ahmed Osmane, Noubir Amaoui, Abderrahim Bouabid, Allal El Fassi, Mohamad Bensaïd… Et toutes ces pièces théâtrales et toutes ces soirées artistiques…

A présent, cette salle est fermée. Elle agonise, proie de l’usure et de la corrosion du temps. Elle est dans un état tout ce qu’il y a de piteux. Chaque fois que je passe à côté d’elle et la vois dans cet état, j’ai un pincement au cœur!
Ne devrait-on pas la rénover, l’embellir, lui donner peau neuve et lui redonner la vie pour que l’on puisse encore y voir des films et…se souvenir ! …

Cinéma Salam, ya salam !
…………………………………..
Tous droits réservés
…………………………………
Mostafa Houmir

Discussion