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Souvenirs d’une catastrophe, par Youri KALADGEW

En 1960, mon service militaire se déroulait sans souci à Bizerte en Tunisie. Nous étions tous d’une même tranche d’âge : 20 ans et insouciants vacant à nos obligations et services.

Nous avions l’habitude de rire de tout et de n’importe quoi, les blagues et les farces fusaient à tout bout de champs pourvu que cela nous fasse rire !

Un matin, croisant un collègue sur la base, il prit un air sérieux, ce qui était habituellement le prélude à une vanne ou à une farce, pour m’annoncer qu’il y avait eu un tremblement de terre cette nuit-là à Agadir !

Quelle ne fut pas mon grand étonnement ? Agadir, un tremblement de terre ? Tu n’y penses pas ? Il n’y a jamais eu de secousse ! Si, si, si écoute Radio Monte- Carlo. Radio Monte Carlo était la seule radio que l’on pouvait entendre à cette époque ! Me méfiant d’une énième blague, je lui tournais le dos et vaquais à mes occupations.

Puis, j’ai croisé un autre collègue : même scénario ! Au troisième, qui n’était pas un familier des blagues, avec un très grand sérieux m’annonça aussi la mauvaise nouvelle… …je me mis à chercher Radio Monte-Carlo qui donnait des nouvelles toutes les heures. Et effectivement, j’entendis la triste nouvelle et une des premières conséquences : toutes les communications avec Agadir étaient coupées ! Déjà qu’en temps normal, avoir une conversation téléphonique avec Agadir était un miracle lorsque cela aboutissait ! Je me rendis aussitôt au service des transports et je demandais que l’on m’achemine par avion militaire sur Agadir pour avoir des nouvelles de ma famille.

Les autorités militaires m’ont acheminé par différents types d’appareils militaires de transport, pas très confortables, ni climatisés qui faisaient régulièrement des va et vient entre les différentes villes d’Afrique du Nord. J’ai toute de suite eu l’opportunité de démarrer ce périple en fin de matinée. J’ai transité par Bône, Alger, Oran, Meknès, Casablanca et Marrakech ! Arrivé à Marrakech tard dans l’après-midi, je n’ai pu prendre un avion que le lendemain matin à la première heure. L’avion était un « Nord-Atlas » à double fuselage, avion de transport militaire utilisé habituellement pour larguer les parachutistes. Me désignant l’appareil en partance pour Agadir, j’étais intrigué par le manque de passager. Sur le parking c’était déjà l’effervescence. Beaucoup d’avions venaient déjà d’Agadir. En fait je n’étais que le seul passager dans la carlingue, je me faisais tout petit à côté d’un énorme monceau de boules de pain.

J’ai compris la gravité du tremblement de terre : plus de boulangerie en état de fonctionner, il fallait ravitailler la ville ! Nous avons décollé, et durant le vol qui me paraissait long, toutes sortes d’inquiétudes me sont venues à l’esprit, surtout que la veille au soir à la base, j’avais commencé à recueillir quelques nouvelles sur l’ampleur de la catastrophe !? Me voilà parti pour Agadir entouré de ces pains embaumant l’avion. Qu’allais-je trouver ?

Après l’atterrissage à Ben Sergao, aérodrome d’Agadir, j’ai trouvé un incroyable remue-ménage, tout le monde courrait partout. Quelques ordres étaient donnés par haut-parleurs pour diriger les rescapés vers les avions prévus pour les évacuer. Personnellement je n’avais qu’une hâte, c’était de retrouver ma famille en ville nouvelle. Allais-je les retrouver ? Qu’en était-il de leur santé ? La maison s’était-elle écroulée ?

La solidarité joue à fond dans ces circonstances, je n’ai eu aucun mal à faire du stop. Le chauffeur me conduisit directement chez moi où, avec un immense sentiment de soulagement, j’ai retrouvé toute ma famille rescapée, sans blessure. Elle avait passé sa première nuit dans le jardin sous une tente que mon Père utilisait pendant ses séjours sur les chantiers dans le bled. La maison avait tenu ! C’est mon Père, entrepreneur de construction qui l’avait édifiée, il n’y a eu qu’une ou deux cloisons intérieures qui avaient des fissures et quelques plaques de plâtre qui s’étaient détachées des murs… J’ai appris plus tard, que toutes les maisons et immeubles que mon père avait construits avaient bien résistés et tous les occupants ont été sains et saufs ! Sitôt les retrouvailles terminées, j’ai fait un tour du pâté de maisons. Certaines avaient bien résisté, d’autres beaucoup moins bien et notamment celle des Castelli à proximité de la nôtre qui, elle, était construite en partie sur pilotis : Tout le premier étage de la maison avait basculé coté pilotis !

J’ai eu les premiers bilans de la catastrophe par mes parents, mais j’ai voulu voir à tout prix les réels dégâts. Je voulais visiter tous les lieux où j’avais passé mes jeunes années avant de retourner dans mes casernements. La permission accordée stipulait que je devais rentrer sitôt l’objectif atteint ! Rigueur militaire oblige !

Les premières mesures avaient été prises, des zones ont été déclarées inaccessibles, où les opérations de secours se déroulaient ! Talbordjt, Founti, la Kasbah, Yachech … Ces zones étaient gardées aussi pour empêcher tout pillage, comme hélas cela se produit à chaque catastrophe dans le monde. Je ne décrirai pas tout ce que j’ai vu car les journaux l’ont développés dans les moindres détails. Mais j’ai eu le cœur gros, très gros. Je voyais des personnes hagardes, affairées, essayant de pénétrer dans les zones interdites pour récupérer ce qui pouvait l’être. Au hasard des rencontres, je posais des questions, prenais des nouvelles des uns et des autres… J’étais de plus en plus triste et chaque fois que j’apprenais qu’une personne saine et sauve cela me soulageait un peu. Un axe avait été défini pour traverser la ville et joindre le sud et nord. En passant on pouvait voir les vitrines des magasins brisées et les marchandises au sol.

Ne pouvant pénétrer dans ces zones où les opérations de secours étaient en cours, je décidais de visiter un lieu où j’avais passé de merveilleux moments : le « Club Nautique » et sa piscine. Actuellement la piscine de l’Hôtel Al Moggar. On m’avait averti que la zone était aussi interdite même s’il n’y avait pas d’habitation. Toujours à cause des pillards et les consignes étaient strictes. Si on vous voyait fouiller dans les décombres sans autorisation, vous étiez emmené immédiatement pour vérification d’identité…

Mais je n’avais pas résisté. Avec la peur au ventre, car je craignais malgré tout la rencontre avec une autorité, j’ai pris la route du bord de mer au niveau de l’Hôtel Marhaba et je suis descendu vers le Casino, établissement de Monsieur Rattazzi et longeant la plage, la mer était calme, je suis arrivé au Club Nautic : le bâtiment avait bien résisté ! Mais tous les trophées sportifs dont une grande partie mes coupes gagnées à l’occasion de compétitions de natation, étaient par terre, plus ou moins abîmées… Quelle tristesse, quelle tentation de les récupérer ! Finalement avec un immense déchirement j’ai quitté le lieu en les laissant non sans faire le tour de la piscine avant de partir qui était encore en eau. J’avais l’impression qu’elle me regardait avec désespoir… Elle a survécu : je ne manque pas d’aller lui rendre visite à l’Hôtel Al Moggar chaque fois que je reviens à Agadir pour lui faire un petit coucou…

J’ai voulu voir la cote jusqu’au Cap Gr et revoir les coins de pêche où mon père m’amenait et où je pratiquais la chasse sous-marine. Cela n’avait pas bougé ! L’espoir était revenu, après les secours et le sauvetage, il suffisait de retrousser les manches et de rebâtir la ville et tout recommencerait…

Un grand merci à feu sa Majesté le Roi Mohammed V qui, en visitant la ville meurtrie, a tout de suite fixé la reconstruction de la ville meurtrie comme l’objectif de tous les Gad Iris rescapés et au pays dans son ensemble en déclarant : « Si le destin a décidé la destruction d’Agadir, sa reconstruction sera due à notre volonté et à notre foi ».

Et c’est ce qui s’est passé, toutes les autorités ont mené la reconstruction avec brio et nous l’avons vu renaître de ses décombres et c’est avec grande joie que je me retrouve en Agadir la Belle… Agadir est devenue un lieu touristique incontournable mondialement connue avec les habitants toujours aussi aimables et accueillants !

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